«art construit, unicité, multiplicité» : vers un nouvel élan géométrique
- proust-vincent
- 30 juin
- 4 min de lecture
(ACTE 2)
Prolongement de l'acte 1 avec les artistes : Gaël BOURMAUD, Jean CHARASSE, Carlos EVANGELISTA, Horacio GARCIA ROSSI, Gottfried HONEGGER, Verá MOLNA ,François MORELLET, Medhi MOUTASHAR, Aurelie NEMOURS, Carmen OTERO, Vincent PROUST, Francisco SOBRINO, Marie-Thérèse VACOSSIN, Victor VASARELY

La tendance construite de l’abstraction puise ses racines au début du siècle dernier, avec l’émergence des avant-gardes constructives et utopistes en Europe et en Russie (Suprématisme et Constructivisme russe, De Stijl, Bauhaus, Art concret, Cercle et Carré, Abstraction-Création). Elle connaît un renouveau dans les années de l’après-Seconde Guerre mondiale, période durant laquelle le langage constructif de la géométrie incarne un optimisme, une confiance dans le progrès, la technologie et les sciences qui donne toute son actualité aux expériences menées par les pionniers de l’abstraction.
De nombreux artistes représentés dans l’exposition « L’art construit, unicité, multiplicité » participent à ce renouveau, à commencer par Victor Vasarely qui marquera en profondeur les années 1960 et 1970 par ses abstractions cinétiques aux effets optiques spectaculaires, mais aussi François Morellet, Vera et François Molnár et Julio Le Parc. Se considérant plus comme des chercheurs visuels que des artistes, ils trouvent des alternatives aux formules classiques de l’abstraction en élaborant un art systématique, fondé scientifiquement qui accorde la primauté aux questions de perceptions visuelles. Leurs recherches, anticipant les principes d’un art programmé, se concentrent par exemple sur l’exploitation du dynamisme optique du noir et blanc à travers les effets de répétition, de décalage et d’interférence. Ils s’intéressent également aux questions de couleurs, notamment Julio Le Parc qui met en place des systèmes étudiant la combinaison de motifs géométriques de couleurs pures ou bien encore Victor Vasarely dont le fameux alphabet plastique marquera l’avènement du « Folklore Planétaire ». N’oublions pas Carlos Cruz Diez, remarquable théoricien et praticien de la couleur, dont les œuvres inédites telles que les Physichromies, apparues en 1959, visent à placer le spectateur face au phénomène chromatique. L’ensemble de ces artistes ont participé à l’émergence de la tendance optico-cinétique qui s’est imposée dans l’Europe des années 1960 comme l’un des courants artistiques majeurs, notamment à travers les manifestations internationales de la Nouvelle Tendance.
On mesure pleinement l’héritage légué par ces protagonistes de l’art géométrique et cinétique chez Felix Lazo Varas qui explore dans ses œuvres les notions de rythme et de tension à travers l’étude de la couleur. Christina Ghetti, de son côté, s’intéresse aux effets de vibrations naissant de l’ordonnance très serrée de rayures noires et blanches, quant à Michelle Lacroix elle développe les effets contrastés du noir et blanc dans les trois dimensions de l’espace. Enfin, Izabela Kowalczyk réintroduit dans le champ de l’art abstrait l’usage de la perspective et de la représentation illusionniste de la profondeur en créant des impressions de superposition, d’interpénétration et de fausse transparence.
On trouve dans l’exposition « L’art construit, unicité et multiplicité » une autre famille d’artistes dont les travaux témoignent de la fécondité de l’héritage légué par les argentins Madís, un groupe apparu également dans les années de l’après-guerre à Paris. Ces derniers, dont les chefs-de file étaient Gyula Kosice et Carmelo Arden Quin, axèrent leurs prospections plastiques autour de la dynamique de l’invention : au support classique rectangulaire et statique de la peinture, ils substituèrent le cadre polygonal (préfigurant de quelques décennies le Shaped canvas) ainsi que les structures articulées et manipulables des Coplanals. On retrouve notamment l’esprit de recherche d’Arden Quin chez Jean Charasse et Gaël Bourmaud qui l’ont bien connu. Ce dernier a créé une œuvre au langage sobre et mesuré, s’attaquant aux formes stables de la géométrie et aux limites du châssis traditionnel. De même, Jean Charasse est l’auteur de reliefs monochromes dont les effets de volumes animent la surface avec une grande pureté minimaliste. Quant à ceux de Vincent Proust, ils sollicitent de leurs plans noirs et striés, la lumière naturelle avec élégance, rythme et tension.

Les sculptures géométriques aux formes ouvertes de Carlos Evangelista, jouant activement avec la multiplicité des points de vue, constituent aussi une remise en question des limites du tableau-objet.
En dernier lieu, il convient de souligner l’importance historique d’Aurélie Nemours qui confirma dès les années 1950 son engagement en faveur de l'art construit en participant au Salon des Réalités Nouvelles puis à l'exposition collective 50 ans de peinture abstraite organisée par Seuphor en 1957. Cette grande artiste a développé un langage géométrique très épuré, marqué par l’utilisation d’aplats ou de signes, et la recherche de rythme dans la répartition des formes et des couleurs. Le travail de Marie-Thérèse Vacossin, proche par sa rigueur plastique de celui d’Aurélie Nemours et de Vera Molnár, a pour sujet privilégié la couleur et la lumière qu’elle travaille dans des nuances infimes. D’une génération plus jeune, Jocelyne Santos met à l’épreuve la dimension constructive de la couleur en portant une attention particulière à la texture et au mouvement. Quant à Carmen Otero, ses sculptures de bois peint renouvellent avec inventivité les jeux d’aplats et de courbes colorés non sans évoquer la Tête Dada de Sophie Taeuber Arp.
Les œuvres rassemblées dans l’exposition « L’art construit, unicité, multiplicité » sont des propositions visuelles ouvertes qui offrent, par leurs correspondances plastiques dynamiques et rigoureuses, des expériences perceptives intenses. Ainsi, loin de l’image sévère que l’on peut avoir de l’abstraction dite construite, géométrique ou cinétique, elles témoignent de l‘extraordinaire richesse et longévité de ce courant qui n’a cessé de s’étendre et de se développer suivant des ramifications multiples depuis le début du xxe siècle.
Domitille d’Orgeval
Historienne d’art




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